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Trente ans de Duvaliérisme : Se souvenir de la violence de la dictature pour lutter contre l'impunité

 

Jasmine Laroche est conseillère juridique volontaire au sein du projet Accès à la justice et lutte contre l’impunité en Haïti (AJULIH). Ce projet est mené par Avocats sans frontières Canada (ASFC), en partenariat avec la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL) et l’Office de la protection du citoyen (OPC). Le projet est réalisé avec l’appui du gouvernement du Canada accordé par l’entremise d’Affaires mondiale Canada (AMC).

 

Des blessures encore vives

De 1957 à 1986, François Duvalier (Papa doc) et son fils Jean-Claude Duvalier (Bébé doc) ont successivement mené Haïti d’une main de fer en instaurant un régime dictatorial qui a multiplié les violations des droits humains. Les arrestations illégales, les détentions arbitraires et les actes de torture étaient chose commune et ont terrorisé la population pendant près de 30 ans. Sous Jean-Claude Duvalier, ces crimes étaient perpétrés à l’encontre des citoyens haïtiens, principalement les journalistes, les intellectuels, les militants et autres possibles dissidents.

Depuis mon arrivée en Haïti, j’ai pu constater que cette époque marque encore les consciences des Haïtien.nes qui ont été victimes du régime, de même que celles des générations suivantes. Toutefois, on assiste à une montée du révisionnisme, phénomène qui occulte la violence inouïe de la dictature et qui tente d’insister sur les aspects positifs des présidences « à vie » de François et Jean-Claude Duvalier. Certain.es Haïtien.nes regrettent cette époque – alléguant que la prospérité économique était au rendez-vous et que les conditions de vie étaient meilleures – et se revendiquent ouvertement du Duvaliérisme.

Depuis 2011, le Collectif contre l’impunité – appuyé par ASFC – mène une bataille judiciaire afin de faire condamner les complices du régime de feu Jean-Claude Duvalier pour crimes contre l’humanité et détournement de fonds. Il s’agit d’un parcours parsemé d’embûches : alors que des victimes ont porté plainte en 2011, l’affaire est toujours à l’étape de l’enquête et aucun procès n’a encore été initié.

 

Les comédiens et comédiennes du théâtre forum et le joker, au centre. © Yves-Osner Dorvil

 

« 32 ans après » : le régime représenté

Malgré ces difficultés, la lutte contre l’impunité peut être menée concurremment en dehors de l’arène judiciaire, notamment par le biais de l’éducation citoyenne et la sensibilisation, qui a le potentiel de susciter de réels changements de perspective. C’est dans cette optique que la Fondasyon Konesans Ak Libète (FOKAL) – partenaire d’ASFC dans le cadre du projet AJULIH – a mis sur pied un projet de théâtre forum intitulé « 32 ans après[1] ».

Cet automne, les comédiens et comédiennes ont effectué une tournée dans quatre villes du pays, soit les Gonaïves, Jérémie, Jacmel et Port-au-Prince, afin de présenter des scénettes dans les lycées, les universités et au grand public. J’ai eu la chance d’assister à plusieurs représentations de la tournée à Jacmel et à Port-au-Prince. J’ai ainsi pu constater l’importance et la nécessité du travail de sensibilisation réalisé.

Les scènes avaient pour but d’imager certains aspects du régime tels que la privation de la liberté d’expression, la violence systématisée, le climat de peur généralisé et l’institutionnalisation d’un système de surveillance de la population. Elles étaient suivies de discussions animées par un joker afin de recueillir les impressions des participant.es et d’identifier les enjeux soulevés.

 

Photo de la scène Kamoken au Collège Vie de France à Jacmel. © Carine Schermann

 

La scène Kamoken[2] illustre la répression par les Tontons macoutes[3] des citoyen.nes formulant des pensées moindrement contestataires du régime et dénonçant en privé le manque de liberté de parole et d’opinion. Cette scénette n’a pas manqué de susciter de vives réactions des participant.es, certain.es découvrant par le fait même toute la violence du régime.

 

Photo de la scène Fatra Jiridik à la FOKAL à Port-au-Prince. © Yves-Osner Dorvil

 

Dans la scène Fatra Jiridik[4], les comédiens et comédiennes représentent l’absence de justice qui régnait sous le régime de « Papa Doc ». Une femme se présente devant le Tribunal pour faire libérer son fils arrêté par un Tonton macoute et détenu à Fort-Dimanche[5] depuis. L’avocat de ce dernier fait valoir que son client est un proche de François Duvalier, ce qui convainc la juge de ne pas acquiescer à la demande de la dame, celle-ci n’ayant pas accès à un avocat faute de moyens financiers.

Suivant cette scène, une jeune étudiante a constaté l’absence d’État de droit et la violation du principe de séparation des pouvoirs, nécessaire à la démocratie : « Menm si yo gen relasyon youn avèk lot, yo pa ta dwe enfliyanse par oken nan lòt pouvwa yo[6] ».

 

Photo de la scène Ce sont eux à la FOKAL à Port-au-Prince. © Yves-Osner Dorvil

 

Finalement, la scène Ce sont eux représente les pratiques de torture et de répression de toute personne soupçonnée d’être un.e opposant.e du régime. En l’occurrence, un jeune homme qui possédait un livre à couverture rouge s’apparentant au Petit livre rouge du communisme[7] est torturé par des militaires pour cette seule raison.

 

Une avancée : la décision de la Cour d’appel

 

Intervention de Marie-Marthe Nicolas à l’Université Notre-Dame à Jacmel. © Carine Schermann

 

À Jacmel et à Port-au-Prince, les représentations ont été suivies d’interventions de ma collègue Marie-Marthe Nicolas, conseillère juridique en litige stratégique au bureau d’ASFC en Haïti. Celle-ci a expliqué de manière vulgarisée, en créole, le contenu de la décision historique rendue par la Cour d’appel en février 2014 qui établit que les crimes contre l’humanité – bien reconnus en droit international – font partie intégrante du droit haïtien. Les tribunaux nationaux sont donc compétents pour juger les auteurs de tels crimes.

 

Intervention de Marie-Marthe Nicolas à la FOKAL à Port-au-Prince. © Yves-Osner Dorvil

 

Ces interventions ont suscité de nombreuses réactions. Certain.es participant.es y voyaient un signal d’espoir que justice puisse être faite à l’intérieur même du pays, alors que d’autres établissaient des parallèles avec des dossiers de corruption actuels afin de voir comment l’affaire Duvalier pourrait servir à la lutte contre l’impunité à plus vaste échelle.

 

Animation d’un débat par Pinas Alcera, co-auteur, metteur en scène et joker du théâtre-forum, au collège Alcibiade Pommayrac à Jacmel. © Carine Schermann

 

Lors de la représentation destinée au grand public à Port-au-Prince, une participante ayant vécu sous la dictature des Duvalier a su résumer toute l’importance du travail effectué par la tournée de théâtre forum. Celle-ci a mentionné que le devoir de mémoire est essentiel et que de tels enseignements devraient être étendus à toutes les écoles, sans quoi la société haïtienne est à risque d’oublier et de nier l’ampleur de la violence du régime. À mon sens, cette réaction illustre ce que j’ai été à même de constater au cours de ma participation à cette activité; la sensibilisation en vue de se remémorer les atrocités de la dictature est un outil clé de la lutte contre l’impunité.

 

 

 

 

 

 

 


[1] Textes de Pinas Alcera et Jean-Samuel André, mise en scène de Pinas Alcera. Comédiens et comédiennes : Ketsia Vainadine Alphonse ; Pascal Joseph ; Madeline Pierre ; Rolaphton Mercure.

[2] Kamoken est le terme utilisé pour désigner les opposants des deux dictatures des Duvalier. Ce terme tire son origine de François Duvalier, qui avait parlé de ses ennemis comme étant amers comme le camoquin (kamoken), pilule contre la malaria. Depuis ce moment, ce mot a été attribué afin d’identifier les opposants du régime duvaliériste.

[3] Aussi connus sous l’appellation « Volontaires de la sécurité nationale ».

[4] Traduit littéralement : « Poubelle juridique »; de manière plus symbolique, cette expression réfère à l’idée de « sale justice ».

[5] Prison particulièrement reconnue pour les violences infligées aux détenu.es qui y séjournaient. La plupart des personnes qui y entraient n’en sortaient pas vivantes.

[6] [TRADUCTION] « Même s’ils sont en relation les uns avec les autres, les pouvoirs ne devraient pas s’influencer ».

[7] Qui rassemble des citations du Président Mao Tse-Toung.