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Contribution blogue juin 2009

Mon troisième séjour en Colombie en moins de six mois touche à sa fin et m’habitent les mêmes impressions et émotions que lors de mes précédentes visites.  Je demeure toujours aussi impressionné par le courage des avocats que je rencontre dans les différentes villes que nous nous rendons, et je me sens par moments dépassé par l’ampleur de la tâche.  C’est qu’il y a tant à faire.  

Malgré les efforts du gouvernement d’Alvaro Uribe, qui cherche à démontrer que la Colombie se trouve maintenant dans une situation post-conflictuelle, l’observateur averti constate rapidement qu’il n’en est rien. L’atmosphère qui règne à Bogota ces jours-ci est lourde.  Le président Uribe, qui doit en principe céder le pouvoir en mai 2010, est tenté de briguer un troisième mandat, ce qui ne serait possible qu’à la faveur d’une modification constitutionnelle, qui est par ailleurs envisageable dans la mesure où ses partisans au Congrès détiennent une forte majorité. Or, plusieurs jugent pareil scénario difficilement conciliable avec leurs idéaux démocratiques.

Parallèlement à ce jeu de valse-hésitation, un scandale est venu éclabousser l’Etat colombien, du reste sans que le président Uribe n’en ressorte égratigné. A la fin avril, l’hebdomadaire Semana a levé le voile sur l’existence au sein du Département administratif de sécurité (DAS; organe de renseignements dépendant directement de la Présidence) de cellules occultes chargées d’espionner des institutions, partis politiques, ONG, journalistes, etc.  C’est ainsi qu’on a découvert que des personnalités publiques, et non les moindres, ont vus non seulement leurs faits et gestes recensés dans des dossiers, mais également ceux de leurs proches.  Nos collègues du CAJAR ont fait l’objet d’une attention spéciale de la part du DAS. En effet, c’est dans le cadre de l’ «Operación Transmilenio”  que les membres du CAJAR ont été traqués.   Des photos d’eux et de leurs proches ont été prises dans leurs restaurants favoris, au cinéma… et même à leur domicile.

De telles pratiques mettent en exergue les dangers auxquels font toujours face les défenseurs des droits humains en Colombie.  Nous avons pu prendre la pleine mesure de la situation lors d’un atelier avec les avocats défenseurs et des étudiants en droit tenu à Bucaramanga (Santander) le 5 juin dernier. A cette occasion, les participants ont fait part de la situation critique dans laquelle se trouvent des militants étudiants et les professeurs dits « libéraux ». Ces derniers sont dans la ligne de mire des fameuses « bandes criminelles émergentes », les Aigles noirs, qui se sont rien d’autre que les paramilitaires formellement démobilisés agissant maintenant sous une autre raison sociale.

Après un marathon qui nous a conduit, en plus de Bucaramanga, à Pasto (Nariño), Popayán (Cauca) et Valledupar (César), où nous avons notamment échangé et travaillé avec des membres des peuples awa, nasa et kankuamo, nous nous sommes finalement posés quelques jours à Bogotá, histoire de rencontre des interlocuteurs de la scène juridique nationale.  Par la suite, alors nous avions prévu de nous rendre à Medellin pour y assister à une audience menée dans le cadre du processus Justice et Paix,  nos attentes ont été frustrées par le refus des paramilitaires de continuer à se prêter au jeu.  Quelques jours auparavant, ces derniers avaient branlé la menace d’une grève au prétexte que le gouvernement était revenu sur les promesses qui leur avaient été faites au moment de la démobilisation. En effet, les paramilitaires, et notamment leurs commandants, ont fortement réagi à la décision des autorités de les priver des moyens de communication très sophistiqués qui avaient été mis à leur disposition pendant leur détention, et que d’aucuns disaient être utilisés pour diriger des opérations illicites depuis la prison… Nul besoin de préciser que, quelle que soit l’issue de ce bras de fer, les perdants demeureront les victimes, déjà lésées par les délais des procédures et la mémoire sélective des « repentis »…

Philippe
 

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