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ASF-Canada assiste à une journée d'audiences dans le cadre de la Loi 975 (dite «Justice et Paix») à Barranquilla

Le 19 février, ASF a pu agir à titre d’observateur international pendant les audiences tenues à Barranquilla dans le cadre du processus de démobilisation mis en place par la Loi 975. Il a d’abord assisté à la confession volontaire («version libre») de M. Norberto Quiroga Poveda, alias «55», un haut commandant du Bloque Resistencia Tayrona des Autodéfenses paysannes du Magdalena et de la Guajira (ACMG – Autodefensas campesinas del Magdalena y de La Guajira), un groupe paramilitaire longtemps autonome des AUC qui contrôlait la région de Santa Marta et tout le versant nord de la SNSM. De manière intéressante, «55» a été arrêté après la démobilisation, et accusé d’avoir participé à la formation de nouveaux groupes armés irréguliers (les Aigles noirs – Águilas negras). Pour ces derniers faits, il fait donc l’objet d’une procédure pénale régulière, et n’est pas éligible aux bénéfices de la Loi Justice et Paix.  L’audience était retransmise en direct dans une autre salle du tribunal, où se trouvait une des victimes.  La séance était également retransmise à Dibulla (La Guajira), dans la région où «55» opérait à l’époque, dans une salle où se retrouvaient quelque 70 victimes directes et indirectes.

Il s'avère que «55» est sous le coup d'une procédure d'extradition aux Etats-Unis, où il est accusé de trafic de drogue à grande échelle. Il est vrai que la production de drogue est florissante dans cette région du pays depuis de nombreuses années. On raconte que dès les années 70, on y produisait de la marijuana en grande quantité, qui était essentiellement exportée vers le Nord, notamment grâce au concours de pilotes américains rentrés du Vietnam.  Cette époque – dite de la «bonanza marimbera» - a été suivie dans les années 80 par le boum de la cocaïne, qui rapidement détrôna le cannabis comme source de revenus.   Le chef des AUMG, un caïd répondant au nom de Hernan Giraldo – mieux connu sous le sobriquet de «El Patron» - a fait la loi pendant des années dans son fief.  Il n'a été phagocyté par les AUC que très tard, en 2005, suite à une opération qu'on pourrait comparer à une OPA particulièrement agressive...

Il s’agissait de la septième séance de confession de «55», qui a commencé à se mettre à table en décembre 2007.  L'écouter avouer la commission d'atrocités sans broncher, comme s'il récitait une liste d'épicerie, donnait froid dans le dos.  Ses demandes d'excuses aux victimes sonnaient faux.  On ne peut s'empêcher de se demander combien de crimes il balayera sous le tapis, combien de disparitions resteront inexpliquées..  Toujours est-il que « 55 » peut être extradé du territoire colombien à tout moment, ce qui n'est pas sans inquiéter les victimes et leurs représentants légaux, qui craignent que les accusés deviennent subitement beaucoup moins loquaces une fois en sol américain. En effet, quel intérêt y aurait-il pour ces paramilitaires de confesser des crimes pour lesquels ils ne seront de toute façon pas poursuivis aux USA, a fortiori s'ils y encourent de toute façon plusieurs dizaines d'années de prison?

Plus tard, les délégués de ASFC ont pu assister à la séance d’«imputación» de M. Lenin Giovanny Palma Bermudez, alias «Alex», un commandant du Bloque Catatumbo des AUC actif entre 1999 et 2004. Cette séance, qui était retransmise en direct à Cucuta (norte de Santander) où le prévenu a commis ses méfaits, et avait pour but de définir les actes d’accusation , de déterminer si «Alex» était éligible aux bénéfices de la Loi 975, et s’il devait demeurer en détention préventive en attendant le début du procès en tant que tel. L’intérêt de cette audience résidait dans le fait que jusqu’à présent, aucun procès tenu dans la cadre de la Loi 975 n’a mené à une décision finale. Le processus progresse lentement.  Dans le cas de «Alex», la poursuite (Fiscalía) a proposé de procéder à une «imputación» partielle, ce qui a pour effet d’interrompre son témoignage bien qu’il ait probablement beaucoup d’autres actes criminels à confesser.  Le danger de cette procédure accélérée est que les paramilitaires (postulados)  verront plus l’intérêt de continuer à confesser des violations des droits humains si les actes d’accusation sont déjà arrêtés. Si la plupart des victimes des actes imputés à «Alex» se trouvaient à Cucuta, certaines d'entre elles, et non les moindres, avaient fait le voyage jusqu'à Barranquilla. Deux veuves se trouvaient en effet dans la salle, à nos côtés. Leur attitude digne devant le bourreau présumé de leurs maris inspirait le respect. 
 

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